Pour en finir avec la propagande anti lean management (à la télévision)

La première partie de ce billet était consacrée à une série d’articles dans la presse quotidienne ou magazine. Celui-ci est consacré à un documentaire diffusé sur une chaîne cryptée, documentaire que nous ne nommerons pas afin de ne pas lui donner davantage de visibilité numérique qu’il ne mérite. Le fait que ce documentaire porte le même nom qu’un article du Monde Diplomatique donne cependant quelques indications sur la ligne éditoriale, sur l’originalité de la perspective et sur “l’objectivité” du reportage.

Un sujet difficile avec une enquête sur le terrain qui met à jour d’authentiques problèmes mais l’ensemble s’avère discrédité par des procédés classiques de manipulation audio visuelle. Un reportage aveuglé par une intention éminemment discutable et une haine aveugle d’un mode de management qui est pour l’auteur, ontologiquement, mauvais.

Les tragédies qui y sont racontées sont évidemment bouleversantes mais elles méritent davantage un appel à la raison plutôt qu’à des réactions passionnées.

Propagande en action

On retrouve ici l’habituelle assemblage de procédés déotonlogiquement douteux qui s’apparentent bien plus à de la propagande qu’à une “investigation”.

Ainsi, l’essentiel des questions est fermé et orienté (“y-a-t-il plus de burn out depuis la mise en oeuvre du Lean ?” “Le Lean est-il la cause des morts de la poste ?”) : technique qui s’apparente bien plus à un interrogatoire qu’à un entretien. La mise en scène se concentre sur le spectaculaire et le dramatique (“la postière roule très vite !” – 64km/h au compteur sur une route limitée à 60).

Le montage sert une mise en scène accablant les protagonistes. L’exemple du discours du président du MEDEF sur le Lean avec, montée juste après, une séquence montrant une standing ovation est de la manipulation : cette standing ovation est-elle pour la partie sur le lean ou pour une autre raison ? On ne le sait pas mais le journaliste, lui, sait très bien ce qu’il veut nous faire croire.

Il en va de même pour la séquence du départ de Dan Jones suite à son “interview”. Tout d’abord la question : “le lean est-il responsable des suicides de la poste ?”. On scrute en gros plan son embarras, comme pour dire regardez le coupable, mais on ne sait pas si cette réflexion survient vraiment après la question. Et se questionne-t-il parce qu’il se sent coupable ou parce qu’il se demande comment il va faire pour se sortir de cet interrogatoire digne de la Gestapo police ? Comment Dan Jones qui n’a pas participé à cette initiative peut-il le savoir ? Un peu comme si on demandait à Robert Hue si le communisme était responsable des millions de morts en Corée du Nord ou en URSS. Ensuite, son départ est mis en scène en plusieurs séquences, montées de telle sorte à faire passer cela pour la fuite d’un criminel. Cette scène évoque immanquablement la fuite de Charlton Heston, dirigeant sénile de la NRA, à la fin de Bowling for Columbine – je ne pense pas qu’il s’agisse d’une coïncidence. Mais pour quelle raison Dan Jones part-il ? A-t-il un train ? L’entretien est-il aligné sur le contenu qui était approuvé au préalable ? On ne le sait pas. Ce qu’on veut montrer à travers ce montage c’est un fuyard et une accusation, montée de toute pièce, en 3 ou 4 séquences : il s’agit là de manipulation digne d’une télévision d’état soviétique.

Le grand guignol continue avec l’accoutrement ridicule du consultant et des participants du jeu des cocottes, comme pour illustrer le ridicule de cette culture. On retrouve le même principe à l’oeuvre dans l’énoncé étonné et un peu dégoûté des termes japonais au début du film : on cherche le discrédit d’une culture étrangère (avec laquelle l’accoutrement n’a absolument rien à voir, soit dit en passant). Naturellement, on évoque l’argent pour montrer le caractère profondément immoral des personnes mettant cela à l’oeuvre : le film évoque ainsi le montant de la prestation du consultant qui accompagne Servair pour susciter le dégoût, sans expliquer la durée de la mission ni ce qu’elle a rapporté aux employés, aux clients ou à l’entreprise. Notons, et c’est essentiel, qu’il s’agit par deux fois de consultants Lean Six Sigma, une déclinaison américaine (Motorola, General Electric) de l’approche originelle, bien plus intéressée par les statistiques que par le développement des personnes si cher à Toyota.

Autre exemple de manipulation manifeste : la séquence dans laquelle l’auteur, montre des syndicalistes de Sud protestant à la Poste, et superpose le commentaire suivant : “les patrons adorent, les salariés beaucoup moins”. Sud représente 20% des 75% des votes exprimés aux dernières élections de La Poste c’est à dire 15% des employés. Le film nous montre donc les protestations de personnes représentant 15% des salariés en les présentant comme “Les Salariés”. Un peu comme si on nous montrait un défilé organisé dans les rues de Paris par le Front National en prétendant que les Français sont dans la rue.

Le Pourquoi

Pas un instant on ne se questionne sur le pourquoi de telles initiatives. Se pourrait-il que ce système de management alternatif (et profondément différent de l’approche tayloriste malgré ce que tout ce beau monde essaie de nous faire croire) apporte un espoir aux centaines d’entreprises asphyxiées par le manque de compétitivité, entreprises qui ne souhaitent pas rejoindre la cohorte d’entreprises faisant faillite ? Combien d’entreprises ont-elles ainsi pu non seulement survivre mais aussi progresser et garantir des emplois dignes grâce à ces approches ? #hypertextual en a rencontrées.

Et quid des innovations de rupture qui transforment radicalement le monde : que devient La Poste à l’ère d’internet où le volume de courrier réduit régulièrement ? Je ne dis pas que cela justifie la pression considérable sur les employés telle que celle montrée dans le film, mais qu’il est nécessaire de changer nos modes de fonctionnement, une perspective qui nous terrifie.

Les institutions

On ne se questionne pas non plus sur la position des institutions sur cette approche de management. C’est un sujet inconfortable car non binaire, que le reportage n’a pas voulu traiter. Il existe une brochure de l’INRS sur le sujet qui apporte un éclairage sur ce qu’est ou n’est pas le Lean avec un certain nombre d’indications sur les précautions à suive lors de la mise en oeuvre de telles initiatives. Il est par exemple inimaginable qu’une initiative Lean responsable encourage des personnes à faire l’impasse sur la ceinture de sécurité comme la factrice rurale dans le reportage.

Un exemple très parlant à ce sujet est celui de la présentation que fait en fin de film l’ancien responsable Lean de Renault Trucks : sur la diapositive derrière lui, il y a 2 colonnes : le Lean de Toyota et celui qu’il a vu mettre en oeuvre : voici le noeud du problème. En ce sens, le film soutient très mal la comparaison avec “Le Bonheur au Travail” diffusé sur Arte, autre documentaire sur le sujet des modes de management alternatifs, qui se révélait moins militant, plus éclairant et posant les bonnes questions, dont celle-ci.

Une technique hors du champs moral

Car le Lean est une technique de management – comme le montage est une technique audio-visuelle (sourire). Et en tant que tel, il est, comme le rappelle André Comte Sponville en parlant du capitalisme, hors du champ moral. C’est un peu comme prétendre qu’internet c’est le mal absolu car on y trouve des sites extrémistes ou pédophiles.

Comme l’explique Clay Shirky se genre de propos radicaux à l’encontre d’une technique ou une méthodologie donne bien plus d’indications sur les intentions de la personne qui les profère que sur la technique elle même. Le Lean est un instrument puissant et il ne faut pas le mettre entre les mains de n’importe qui.

Management.fr

Dans Lean Management il y a deux mots. L’auteur s’est concentré sur le premier, alors que le vrai sujet est bien entendu le second.

Le management français jouit d’une mauvaise réputation qu’il n’a pas volée : centralisation, communication implicite, autocratie, distance hiérarchique, élitisme. Dans ce contexte, on peut avancer que les dérapages de la poste ou de France Telecom sont au moins tout autant imputables à notre culture de management.fr qu’à une approche prétendument Lean, invalidée dans ces cas par la grille de lecture INRS. La séquence avec la DRH de La Poste ne mentionne pas l’historique lourd avec ses dirigeants – historique qu’il aurait été bien difficile, même pour ce journaliste, d’attribuer au Lean.

Quelles armes pour éviter le déclin ?

Au final, ce film fait primer le spectaculaire et la démagogie sur un questionnement légitime : comment nous organisons-nous pour continuer à créer de la richesse et maintenir notre niveau de vie dans notre pays ? Avec l’avènement d’une classe moyenne de centaines de millions de personnes à travers le monde (BRIC, etc …), bien décidées à ne pas se contenter du rôle de petites mains que nous avons prévues pour elle avec la stratégie de Lisbonne (la Chine et l’Inde forment plusieurs centaines de milliers d’ingénieurs par an), comment allons nous faire ?

Nous n’avons plus eu un budget à équilibre depuis le premier choc pétrolier en 1973 : une lecture de cette corrélation pourrait être que nous n’avons pas trouvé d’autres moyens de créer de la richesse qu’exploiter les ressources des pays du sud. Sommes-nous condamnés au déclin ? Nos seules armes pour lutter contre sont-elles la mauvaise foi et le porte-voix ?

J’ai la faiblesse de croire qu’il existe d’autres solutions, moins démagogiques, peut-être plus difficiles, mais apportant bien plus de dignité et de fierté aux travailleurs et aux entreprises de ce pays. Et cela nécessite une profonde réflexion sur le management de nos organisations, publiques et privé. Le Lean est une alternative plus que crédible et doit faire partir de cette réflexion ; tenter de le discréditer à grand renfort de propagande médiatique ne nous permettra pas de résoudre ce défi majeur qui se présente à nous.

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2 comments

  1. Article qui a perdu toute crédibilité après cette phrase «Et se questionne-t-il parce qu’il se sent coupable ou parce qu’il se demande comment il va faire pour se sortir de cet interrogatoire digne de la Gestapo ?»

    Digne de la Gestapo ? On peut lire sur le net ce genre de choses :

    «Les personnes arrêtées individuellement étaient interrogées et le plus souvent torturées par la Gestapo. En général le premier interrogatoire n’avait lieu, sauf nécessité d’enquête, qu’une dizaine de jours après l’arrestation. Les procédés employés pour faire parler les personnes interrogées étaient partout les mêmes. On les obligeait à s’agenouiller sur une règle triangulaire pendant qu’un tortionnaire montait sur leurs épaules; on les suspendait par les bras ramenés en arrière, jusqu’à l’évanouissement ; on les frappait à coups de pied, de poing, de nerf de boeuf; on les ranimait en les aspergeant d’un seau d’eau quand elles s’évanouissaient. On limait les dents, on arrachait les ongles, on brûlait avec une cigarette et parfois même avec une lampe à souder. On pratiquait aussi le supplice de l’électricité : un fil était attaché aux chevilles pendant qu’un second fil était promené sur les points les plus sensibles du corps. On entaillait la plante des pieds au rasoir et on obligeait ensuite le blessé à marcher sur du sel. Des morceaux de coton imbibés d’essence étaient placés entre les doigts des pieds et enflammés.»

    Pauvre Dan Jones qui ne sait pas répondre à une question toute bête ! Méchant le journaliste, méchant ! Comment ose t’il poser une question sur l’efficacité du LEAN et de ses dérives potentielles ? Sacrilège. Plus dangereux encore que les détracteurs du LEAN, ceux sont les zélotes qui pensent détenir la vérité absolue.

    Je vois le tag élitisme, effectivement…

    • Bonjour Sébastien merci pour votre commentaire, redigé de façon non anonyme. Du coup j’ai modifié l’article en barrant ce mot, une leçon pour moi. Bien vu pour le point Godwin sur cet article mais qu’en est-il des procédés déontologiquement douteux du film. J’ai le sentiment qu’ils vous interessent bien moins. C’est effectivement plus confortable de disqualifier cet article pour cette maladresse que se questionner sur les procédés embarassants du film, je peux vous comprendre.

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