Le travail à l’ère du numérique en 7 questions

L’édition de Novembre de la Chaire des Numériques organisée par l’AEC Aquitaine avait pour thème le travail à l’heure du numérique.

J’ai eu l’honneur d’être invité et d’intervenir sur différents sujets en tant que travailleur de la connaissance et blogger (i.e produit de la culture internet). Aux côtés de Serge Soudoplatoff et Yves Eudes, j’ai eu l’opportunité d’échanger et répondre à des questions passionnantes sur le travail au temps du numérique et sur le travailleur de la connaissance.

Quelques réponses qui ont été apportées (ou pas) par moi ou par d’autres …

10:00 Institut de l’information de la communication

Première étape à l’université Bordeaux 3 sous la forme d’une rencontre avec les étudiants et avec pour sujet le recrutement à l’ère du numérique. Des échanges nombreux pour lesquels je me suis préparé en sollicitant des spécialistes français du sujet.

Midi : Déjeuner débat

Un déjeuner débat avec des personnalités de l’économie régionale, des représentants des organisations publiques mais aussi des entreprises de la région. Serge Soudoplatoff et moi-même sommes intervenus pour décrire les transformations du travail dues à l’avènement d’internet (Serge) et plus précisément des réseaux sociaux.

1. Comment mettre en oeuvre ces nouveaux outils au sein de PMEs ?

(Serge Soudoplatoff)

Serge a évoqué le cas de Lippi, une PME basée dans les Charentes, entreprise dont Serge vantait le modèle Entreprise 2.0 l’an dernier déjà. Trois axes de mise en oeuvre : les outils, l’évolution du rôle du middle management et enfin une formation généralisée à tous les employés. Les trois piliers de l’innovation selon Soudoplatoff : outils, structure (management) et comportements (la formation).

2. Qu’apportent ces réseaux sociaux au sein de l’entreprise ?

Je me suis appuyé sur le contenu de ma présentation entreprise 2.0. Je suis ainsi parti des problèmes que rencontraient aujourd’hui les entreprise dans leur gestion de la connaissance, de l’innovation et de l’engagement des employés. Ensuite, j’ai expliqué comment de nombreuses entreprises avaient traitées ces problèmes avec la  mise en oeuvre de ces outils et l’évolution des principes de management pour obtenir une meilleure gestion de la connaissance, de l’innovation et de la productivité.

18:00 Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine

Une conférence publique sortant du strict cadre professionnel à l’Institut de Journalisme en présence d’étudiants et d’un journaliste du Monde (Yves Eudes) particulièrement inquiets en raison des dérives qu’ils perçoivent avec l’avènement du monde numérique.

Des questions orientées et fermées (beaucoup de “Ne Craignez vous pas …” “N’avez vous pas peur que … “ ) d’étudiants journalistes qui, à mon sens, ont tendance à confondre questionnement lucide et réflexions anxiogènes et qui ont, semble-t-il, complètement assimilé la technique de grands titres vendeurs du genre : Faut-il avoir peur de …

Un journalisme qui me laisse circonspect en ce qu’il perpétue cette société du malaise. Un journalisme, enfin, auquel on a envie de répondre comme Alain Ehrenberg : Il ne s’agit pas d’aimer le monde de la compétition ; il s’agit de faire avec. Les Français ne sont pas condamnés au culte des grands souvenirs. Ou comme Franklin Roosevelt : Il n’y a rien que nous ayons à craindre plus que la peur elle même.

Destruction d’emplois locaux, big brotherisation des entreprises, dissolution de la frontière entre vie professionnelle et vie privée. Le sentiment de voir, à travers ces questions, l’expression de 3 des freins culturels à l’adoption des réseaux sociaux en France : société de défiance, relation hiérarchiques conflictuelles et diabolisation de l’entreprise.

A travers l’a priori positif que nous nourrissons Serge et moi envers la révolution internet j’avais aussi ce sentiment inconfortable que, pour citer Gérard Grunberg, notre optimisme nous identifiait  à l’adversaire, aux représentants des couches sociales qui tireraient avantage de l’ordre à venir.

3. Que vous inspire la destruction d’emplois locaux à cause du numérique ?

Une question qu’avait déjà posé le midi l’honorable Marcel Desvergnes (Président d’AEC) et à laquelle j’avais répondu de façon plutôt abrupte. Ma position : si l’avènement du numérique détruit des emplois non qualifiés dans les pays occidentaux, il en crée aussi dans les pays émergents (Inde, Maghreb, Europe Centrale). Une création d’emplois qui permet l’alphabétisation et l’accession à la classe moyenne de millions de personnes comme le remarque Gilles Lipovetsky.

Du coup j’ai eu du mal à réprimer l’expression de ma perplexité quant à la charge morale que comportait la question. Ce qui a entrainé une réponse fraîche de M. Desvergnes, acteur inlassable de l’économie du territoire qui ne voyait naturellement pas ces conséquences d’un même oeil.

4. Ne craignez vous pas une Big Brotherisation de l’entreprise ?

Il nous a été donné à titre d’exemple Cisco et leurs enregistrements des nombreuses téléconférences de l’entreprise pour en extraire des mots-clefs et identifier des experts.

C’est typiquement un exemple à côté de la plaque. John Chambers le CEO a entrepris de complètement restructurer son organisation autour d’une valeur : la collaboration. Cela passe par une revision des schémas compensatoires (salaires, primes etc …) mais aussi par une mise en oeuvre généralisée des réseaux sociaux ainsi qu’une grande fléxibilité (télétravail etc …). Il y a chez cette génération de dirigeants le soucis de l’empowermentdes employés, c’est à dire leur permettre un épanouissement professionnel à travers l’autonomisation.

L’objectif n’est pas de créer une entreprise de bisounours mais un contexte dans lequel les employés se sentent plus à l’aise et plus en confiance car ainsi ils seront plus impliqués et plus productifs.

Sur l’exemple de Cisco, je vous invite à lire cet article ou voir cette vidéo de John Chambers le PDG et l’analyse de Bertrand Duperrin.

5. Comment expliquer l’absence des syndicats dans cette réflexion ?

Il s’agit d’une question extrêmement importante. Dans notre vision de l’Entreprise 2.0 très peu de consultants traitent ce sujet capital : quelle est la place des syndicats dans l’entreprise numérique ? Les syndicats ont déclinés l’invitation de l’AEC à cette conférence pour la simple et bonne raison que tout comme les RH ils n’ont aucun idée sur la question et ils ne savent par quel bout prendre ce sujet complexe.

Je ne saurais trop vous conseiller à ce titre la contribution de Vincent Berthelot dans le livre Blanc Entreprise 2.0 qui propose quelques pistes à ce sujet.

6. Avec l’avènement et l’ubiquité des réseaux sociaux, leur utilisation dans le cadre professionnel, l’avènement du télétravail etc … ne verrions-nous pas s’estomper la frontière entre la vie privée et la vie professionnelle ?

Il s’agit d’un vrai problème. En premier lieu il y a le fait que nous sommes connectés en permanence. C’est parce que nous sommes connectés que nous consultons de manière compulsive notre boîte mail et prenons en compte des consignes qui nous sont adressées par nos supérieurs hors du strict cadre du travail.

On me parle de totalitarisme doux, subi par les travailleurs. J’ai beaucoup de problème avec cette approche pour une raison toute simple : le travailleur de la connaissance (i.e celui pour qui la connaissance, l’information et le savoir sont la matière première de l’activité), en particulier au temps du numérique, est post-marxiste. Peter Drucker l’a bien noté :

Si, selon Marx, l’aliénation des travailleurs provient du fait que ces derniers ne possèdent pas les moyens de production, ce n’est plus vrai pour le travailleur de la connaissance. Son savoir est son moyen de production, il le possède.

De fait, la relation est beaucoup plus équilibrée entre l’employeur et l’employé. Cette approche marxiste, consistant à incriminer le système dirigeant qui oppresserait les travailleurs en les forçant à travailler sur leur temps personnel, évoque cette autre théorie Marxiste selon laquelle la consommation est infligée aux masses laborieuses par la bourgeoisie intrigante.

On peut lui opposer la théorie de Thorstein Verblen selon laquelle les consommateurs sont consentants et acquièrent des biens produits qu’ils apprécient moins pour leurs valeurs intrinsèques que pour leur rôle en tant qu’indice de réussite relative. Et on peut tout à fait étendre cette opposition à notre contexte et prétendre que les travailleurs qui font des heures sup’ chez eux sur leur portable ou leur i-phone sont consentants et sont ravis d’utiliser ces outils comme indice de réussite au sein de la hiérarchie.

Ce qui soulève la question du choix. Ce que j’ai observé durant ma carrière c’est que les gens qui faisaient des heures sup’ de chez eux étaient très souvent volontaires. Je ne l’ai personnellement fait que très, très rarement (une demi douzaine de Samedis en plus de 20 ans).

Par ailleurs, en tant que manager en informatique, je suis un fervent adepte des méthodes de gestion de projet agile, méthodes apparues dans le sillage du logiciel libre (le deuxième pallier d’immersion). Celles-ci préconisent un rythme de travail soutenable et il est ainsi déconseillé de pratiquer des horaires supérieures à 40 heures par semaine.

#hypertextual live

7. Pourquoi cette révolution des réseaux sociaux aurait-elle des effets positifs dans l’entreprise alors que jusqu’à maintenant les systèmes informatiques n’ont servi qu’à rationaliser et déshumaniser le contexte professionnel ?

Parce qu’ils ont montré dans le plus grand laboratoire du travail collaboratif de l’histoire humaine (i.e internet) leur formidable aptitude à créer de la valeur à partir de flux d’informations, à naturellement créer du sens à partir de multiples contributions dispersées et non hiérarchisées. Il est vrai que les systèmes informatiques ont jusqu’à présent contribuer à ce que Thierry De Baillon appelle le Taylorisme du travail de la connaissance. Mais ces systèmes complexes et rigides ont une structure prédéterminée et s’inscrivent dans de stricts processus de travail avec pour but le traitement et le contrôle du travail de la connaissance. Matthew Crawford ou le Cluetrain Manifesto ont bien montré le caractère aliénant et souvent improductif de cette génération d’outils informatiques.

Comme l’a montré Andrew McAfee dans son ouvrage, les plateformes collaboratives émergentes sont complètement différentes : elles sont simples et faciles d’accès, n’ont pas de structure prédéterminée et ont pour objet de favoriser la collaboration pour tirer le meilleur de l’intelligence collective.

Ce qui est intéressant c’est que la direction naturelle de gouvernance qu’implique la mise en oeuvre de ces outils nous rapproche de théories de management alternatives issues des travaux de Chris Argyris ou Douglas McGregor et mises en oeuvre avec succès par de nombreuses entreprises telles Whole Foods Market , WLGore, Google, FAVI (en France), HCL de Vineet Nayar (en Inde) ou Semco de Ricardo Semler (Brésil).

Par ailleurs on pourra noter qu’il y a deux sujets que les détracteurs d’internet évitent soigneusement : Wikipedia et le logiciel libre. Car il s’agit de 2 réussites que les plus utopistes d’entre nous n’auraient osé imaginer il y a de cela 10 ans. Et du modèle de l’entreprise de demain.

Pour conclure cette chaire des numériques, une citation empruntée à Michel Serres :

“Au début du 20ème siècle, 90% des français étaient des paysans. En 2010 : seulement 1% le sont. Nous étions paysans depuis le néolithique, lorsque les chasseurs cueilleurs ont découvert l’agriculture. Le 20ème siècle marque donc la fin du néolithique (…) Tous les 20 ans nous mettons à jour le dictionnaire de l’académie française. En général nous rajoutons 2000 mots aux 180.000 existants. En 2010 nous en avons rajouté 35.000, le plus grand nombre étant liés aux nouveaux métiers et nouvelles activités. Cela vous donne une idée de l’échelle des transformations qui sont en train d’avoir lieu.”

(Michel Serres aux matins de France Culture – 2 Décembre 2010)

(photos : Suzanne Galy)

Le compte-rendu de l’AEC au format PDF disponible ici.

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5 comments

  1. Cher Monsieur,

    Nous avons déjà correspondu ici, le 25 novembre dernier, à propos de Michel SERRES…

    Si je reviens vers vous aujourd’hui, avec un objet qui vous paraîtra peut-être étrange a priori c’est que j’ai été particulièrement intéressé par votre texte.

    Au fur et à mesure de ma lecture, des thématiques (“créer du sens à partir de multiples contributions dispersées et non hiérarchisées”, “favoriser la collaboration pour tirer le meilleur de l’intelligence collective”) ont peu à peu et immanquablement fait lien pour moi avec certaines des réflexions sur l’évolution de l’Homme que conduit la paléo-anthropologue Anne DAMBRICOURT-MALASSE – travaillant au laboratoire de paléontologie humaine du Museum National d’Histoire Naturelle.

    Si donc l’Internet est ce lieu de l’échange dont vous vantez si bien le développement irrésistible, je me permets d’apporter mon écot à ce collectif en joignant à ce message une des publications les plus représentatives des travaux et réflexions d’Anne DAMBRICOURT (“Paysages mentaux des racines évolutives humaines”) dont j’extrais déjà ceci (c’est moi qui souligne) :

    Les racines évolutives qui ont permis l’apparition des hommes actuels sont toujours vivantes, elles sont l’humanité contemporaine qui n’est pas une fin en soi. Quelque chose est en cours dans sa grande diversité. […] Quelque chose qui interroge et qui pense recouvre la biosphère terrestre depuis quelques dizaines de milliers d’années seulement. Alors, ce n’est plus quelque chose mais Quelqu’un, Quelqu’un pluriel d’inachevé est en train de naître et nous en sommes les fondements, l’actualité. […] Ce n’est pas Nous pleinement conscients, mais c’est à partir de nous, selon des règles d’attraction universelle de Complexité croissante structurellement stables et continuée qui nous continue » – « Les origines de l’identité humaine peuvent être qualifiées d’hominisation dans le sens où ce mot traduit un phénomène, ”quelque chose qui se passe”. […] L’homme n’est plus seulement un animal capable d’interroger le milieu et de donner des réponses, de s’interroger et de se donner des réponses, c’est aussi et surtout un phénomène qui prend forme, qui a eu la forme grand singe, un phénomène qui a en cet instant la forme humaine, mais qui n’a pas achevé sa ou ses métamorphoses

    Et, relisant cela après vous avoir lu, je n’ai pu m’empêcher de me dire qu’il y avait comme un lien logique entre ce “Quelqu’un pluriel d’inachevé” et la Toile virtuelle (est-ce si sûr?) qu’est en train de tisser sans le savoir Homo sapiens sapiens tout autour de la biosphère terrestre… Peut-être au fond n’ a-t-il rien de plus anthropologiquement humain (j’assume le pléonasme) que l’Internet 2.0!

    Le cas échéant, pardonnez mon éventuel hors sujet. Sinon, je vous souhaite un bon voyage au coeur des propos d’Anne DAMBRICOURT – et lirai avec plaisir vos réactions.

    Avec mes meilleurs sentiments renouvelés, et mes voeux de Bonnes Fêtes

  2. En gros il y a 2 mondes : ceux qui voient le numérique comme un outil, un levier d’amélioration.

    Et les autres, qui le voient comme un ennemi, destructeur et qui change les habitudes.

  3. Bonjour Bernard, merci pour ce commentaire très documenté j’imagine que cela nécessite une reflexion plus poussée. mais cette image de quelqu’un pluriel inachevé est assez frappante en effet si l’on met en perspective ce qui se passe aujourd’hui avec le réseau.

    Oncle Tom : ravi d’avoir fait ta connaissance durant ces chaires du numérique. merci pour ton message même s’il est un peu pessimiste. Cette fracture numérique est un vrai problème qui n’est pas matériel mais bien idéologique.

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