Gilles Lipovetsky – La Société de Déception

Refuser la démagogie pessimiste aurait pu être le titre de ce billet. Dans ce remarquable petit ouvrage, constitué d’entretiens avec Bertrand Richard, la pensée de Lipovestky sur les enjeux de l’hyper-modernité avance avec clarté. Elle  s’oppose avec mesure au radicalisme pessimiste de la tradition intellectuelle française (incarnée ici par les questions fortement orientées de B. Richard), préférant comprendre et analyser les choses telles qu’elles sont plutôt que juger, se vouloir moralisatrice ou encore spéculer sur des dérives forcément totalitaristes.

L’auteur de l’Ere du Vide propose une vision plus subtile et, de fait, moins spectaculaire : “un moindre panache théorique” comme le dit B. Richard dans son introduction.  Bien qu’empreinte d’optimisme, cette pensée reste cependant lucide et sans complaisance, mettant face à face les deux facettes des thèmes sociétaux abordés. L’hyper-consommation, l’éducation, le culte du Nouveau, l’alter mondialisation, la France face à la mondialisation, la technologie face aux idéologies : des extraits passionnants pour vous mettre l’eau à la bouche. 

Sur la société de déception, conséquence de l’individualisme et de la désaffection pour les communautarismes institutionnalisés (religion, politique, syndicalisme)

(…) Tout indique que l’âge moderne a contribué à précipiter les désillusions des classes moyennes et à accroitre le nombre de mécontents aigris par une réalité incapable de concorder avec les idéaux démocratiques. Alors que les sociétés de tradition encadrant strictement les désirs et les aspirations ont réussi à limiter l’ampleur de la déception, les sociétés hyper-modernes apparaissent comme des sociétés de l’inflation déceptive. Quand le bonheur est promis à tous et les plaisirs exaltés à tous les coins de rue, le vécu quotidien est à rude épreuve. (…) Aux techniques régulées communautairement par le monde de la religion ont succédées les médications diversifiées et dérégulées de l’univers individualiste en libre-service

Sur la panne de la machine intégratrice républicaine :

Pour remettre sur les rails la machine intégratrice il faudra promouvoir des mesures destinées à remédier aux pratiques discriminatoires dont sont victimes les minorités visibles dans les entreprises, les médias, les partis politiques.

Sur l’hyper-consommation et le plaisir de la nouveauté

On nous dit que la société de consommation est celle qui nous condamne à vivre dans un état de manque perpétuel (…) qu’elle orchestre avec succès le mécontentement et la frustration de tous (…) Si la consommation marchande est moins déceptive qu’on a coutume de le dire, cela tient en ce qu’elle est un instrument privilégié de changements du vécu et que la nouveauté est un des ingrédients du plaisir.

Sur la vie privée, lieu privilégié de la déception

Dans les sociétés dominées par une individualisation extrême, la sphère intime est celle qui a le plus intensément liée à la déception (…) Ce lien n’est pas nouveau. Ce qui a changé c’est la multiplication des expériences amoureuses tout au long de la vie. Nous ne sommes pas plus déçus qu’autrefois, nous le sommes plus souvent.

Sur le désenchantement politique

Dans notre modèle colbertiste-jacobin-interventionniste, l’économie de marché, la culture du profit, n’ont jamais été acceptées. La puissance publique est reconnue comme l’appareil suprême de l’unité et de la cohésion sociale, l’instance productrice du bien public et du lien social. Or la mondialisation heurte de front le modèle de l’état producteur de la nation (…) ce qui explique l’ampleur de la déception (…) Les Français vivent la globalisation économique comme un violence faite contre eux, véritable menace de disparition de leur identité nationale.

Sur les manifestations anti-CPE (l’ouvrage a été rédigé peu après)

Il y a là quelque chose de positif à savoir la force d’une sensibilité réfractaire au libéralisme à la dure, à l’américaine. Mais ces manifestations traduisent aussi une réalité nettement plus préoccupante : la peur du changement, l’immobilisme, la phobie anti-libérale, le refus de toute forme de “flexibilité” un mot devenu aujourd’hui presque obscène.

Sur la technologie et les idéologies

L’invention de la pilule ou d’internet a plus bouleversé nos modes de vie et fait plus changer le monde que les antiennes trostkystes.

Sur l’alter-mondialisme

Les manifestations alter-mondialistes ont eu le mérite comme le souligne Stiglitz d’avoir suscité un examen de conscience chez les gouvernants (…) Cependant cet aspect ne doit pas occulter ni la confusion identitaire ni la pauvreté programmatique du phénomène (…) Mettre fin à l’horreur capitaliste ? Pour le remplacer par quoi ? On connait les résultats auxquels ont abouti les économies administrées. (…) Il est certes impératif de dénoncer les erreurs commises par le FMI ou la banque mondiale et d’adresser des critiques aux fondamentalistes du marché. Mais cela ne doit pas conduire au pilori la mondialisation capitaliste qui a fait reculer la pauvreté et permis l’alphabétisation de millions de personnes.

Penser l’espoir dans la société de déception

En temps d’hyper-individualisme, la vie connait d’avantage de rebonds, d’alternances, de changements fréquents : c’est une société qui s’emploie à favoriser la résilience, la possibilité de s’en sortir en s’engageant dans de nouvelles voies. En ouvrant l’avenir et ses options, la société hyper-moderne augmente les possibilités de refaire sa vie, de repartir sur un nouveau pied.

Sur la société informationnelle et l’avènement des blogs, forums etc … et l’éducation en ces temps d’hypertrophie informationnelle – probablement une des choses les plus justes lues à ce sujet

Même si ces phénomènes s’accompagnent d’un certain narcissisme et d’une expressivité parfois confuse, cela exprime le désir d’être moins passif, un besoin de comprendre et une curiosité accrue : il n’est pas vrai que la société de réjouissance ait réussi à broyer l’appétit de comprendre et de réfléchir (…) Le rôle de l’école sera primordial pour apprendre à se repérer dans l’hypertrophie informationnelle. Un des grands défis du XXième siècle sera d’inventer de nouveaux systèmes de formation intellectuelle, une école de l’après discipline. Tout ou presque, à cet égard, reste à penser et à réaliser.

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6 comments

  1. Bonjour ceciiil,

    je cite : “Un des grands défis du XXième siècle sera d’inventer de nouveaux systèmes de formation intellectuelle…..”, ne pourrait-on pas étoffer cet argument et y ajouter également une pincée de spiritualité ?

    Have a nice week.

  2. Bonjour Hyperloser,

    J’adhere totalement à la proposition de Lipovetsky.

    Pour ce qui est de la spiritualité mon intime conviction est qu’il doit s’agir là d’une démarche personnelle, autonome. Je ne suis pas très à l’aise avec cette notion de “formation” à la spiritualité.

  3. Bonjour ceciiil,

    je plussoie totalement à votre argumentation, je n’ai pas parlé de “formation à la spiritualité et je suis entièrement d’accord avec vous sur le fait que cela doit rester une démarche avant tout intime et strictement personnelle mais n’eût-il été point judicieux de simplement le mentionner. Ce peut être également source de reflexion personnelle, de méditation et éventuellement de sagesse.

    Have a nice day.

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