L’oeil de la critique

Dans le cadre du festival de Cannes, l’épatant Ali Baddou a réalisé quelques éditions des matins de France Culture sur la croisette. Celle du 23 Mai 2008 avait pour sujet la critique cinématographique. Parmi les invités, le précieux Gérard Lefort, responsable des pages cultures de libé, et ses petits arrangements avec les champs d’application de la critique et du débat artistique.

Gerard Lefort

Questionnement et incarnation

Notre relation à l’art, sous toutes ces formes, est un profond sujet de questionnement. De nombreux ouvrages et de nombreuses revues, des artistes et des critiques multiples ont façonné et alimenté cette réflexion, permanente depuis 20 ans : Entretiens avec Bram Van Velde, et Du Spirituel dans l’art, pour l’art pictural, le bimestriel Inrockuptibles de 88 à 92 (avant que les contraintes de parution plus fréquentes ne les fassent dériver en un simple support de promotion), Serge Daney en particulier une série d’entretiens flamboyants sur France Culture durant l’été 1992, l’hilarant et incisif Littérature sans estomac de Pierre Jourde, les Lecons Américaines d’Italo Calvino et, last but not least, l’oeuvre critique séminale de Vladimir Nabokov, au premier plan de laquelle trône ses notes de cours sur la littérature européenne (Lectures on literature), ou le recueil d’entretiens Strong Opinions (Intransigeances). Désolé mais il semble que les éditions françaises ne soient plus disponibles.

L’idée avec cette liste est d’incarner ce questionnement et d’attester que les critiques à venir à l’endroit de Lefort ne sont pas seulement l’expression d’un anti-intellectualisme primaire, provincial et, partant, de droite.

Nouvelle Vague

Enthousiasmé par la lecture de ces illustres critiques, je me suis vaguement frotté à l’aube des 90s à cet exercice pour un magazine musical du sud-est et un grand quotidien régional. La griserie du départ a vite cédé la place à une avalanche de questions d’ordre …errrm… déontologique que l’on pourrait résumer en une seule : ne suis-je pas en train de me faire mousser sur le dos de ces oeuvres ? Ou encore : ne suis-je pas en train d’utiliser celle-ci pour me positionner socialement, culturellement ou intellectuellement ? Et pour m’écouter écrire ?

Les risques de dérapages sont innombrables : afficher des opinions marquées pour revendiquer sa forte personnalité et donc exagérer le ressenti (si ce n’est pas trop mal cela devient très bien, si c’est pas terrible cela devient super nul) pour un style péremptoire et plus spectaculaire. Ne voir l’oeuvre qu’à l’aune de ses propres principes, indépendamment des motivations de l’auteur, motivations qu’on ne sait lire, ou, pire, que l’on inflige à l’auteur contre son gré.

le sacrifice

Quête de la passion

La critique d’oeuvres artistiques est un sujet que l’on aborde dans notre culture de manière très passionnée (encore ce rapport sacré à l’écrit). Le crew de Lefort incarne cette approche de passionaria à merveille : ce que vous identifiez à de la mauvaise foi, je l’identifierais plutôt à une quête désespérée de la passion (Bayon).

On y est régulièrement stupéfait par des fulgurances de beauté visionnaire, c’est vrai. Mais au prix de kilobytes de prises de positions prévisibles et ostensiblement {élitistes, cérébrales, décadentes, subversives, underground, désengagées, citadines, de gauche, anti-mainstream}. Bref : snob. Et pas encombrées une seconde par ces questions que je me suis alors posé.

Cela pourrait-être amusant si assumé. Le problème est que ça ne l’est pas vraiment. Lefort, chantre d’une libre critique artistique, refuse ainsi toute remise en cause de ses écrits, réfute un quelconque systématisme dans cette pensée, rejette ce conformisme de l’anti-conformisme tel que l’énonçait Bourdieu, et qu’Ali Badou lui reproche, réfute encore la prévisibilité des prises de position de sa rédaction, à l’image du soutien inconditionnel qu’ils offrent au film de Philippe Garrel, film que le reste de la critique n’a que peu aimé. Nous sommes dans la dénégation radicale et systématique, il n’y a pas de place au débat.

Un rêve de Sacrifice

La question la plus embarrassante tombe plus tard lorsqu’Ali Badou parle de cette notion d’injustice de la critique. Lefort se réfugie alors dans celle des Godard, Truffaut ou Baudelaire : Ali Badou rappelle qu’il s’agit là d’artistes avant d’être des critiques et Lefort sort l’arme absolue : “ah je vois, vous allez me ressortir cette allégation selon laquelle les critiques ne seraient que des artistes frustrés“.

Aucune de ces questions embarrassantes n’est adressée frontalement durant l’entretien. On navigue de grandes phrases définitives (“Pas d’idée, pas de papier“, “le critique doit être un visionnaire”, “éviter le piège de l’émotion”) en condescendance peu fair-play envers ses collègues allemands ou italiens, en passant par une gymnastique rhétorique bien huilée pour retomber sur un sujet qu’il affectionne particulièrement (lui-même), sujet qu’il concède sans intérêt mais auquel il n’a de cesse de revenir.

Pour finir par s’échouer sur cette anecdote particulièrement explicite : sa scène favorite dans le papier initial qu’il a rédigé sur le Sacrifice de Tarkovski n’est pas extraite du film mais de son propre rêve devant le film. Lefort y voit là l’art de Tarkovski qui instille ses rêves. On peut aussi proposer une autre interprétation, à savoir un critique narcissique qui ne goûte qu’un cinéma-miroir, poreux, sachant laisser de la place à ses propres rêves.

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5 comments

  1. Très bon billet Monsieur !
    (C’est vrai que Gérard Lefort était extrêmement agaçant d’auto-caricature satisfaite ce jour là et que, sous le ton important/inspiré, les clichés ne cessaient de s’enchaîner.)

  2. Ah, et à propos du Garrel, une petite remarque tirée de chez Moland Fengkov (http://moland.kaywa.com/) qui, je trouve, illustre bien certains verrouillages critiques dont la projection de La Frontiere De L’aube fut l’une des dernières occasions : « D’un côté, les défenseurs aveugles d’une certaine politique des auteurs, pour qui défendre un Garrel relève de l’acte de résistance face à la médiocrité, de l’autre, en vrac, les imbéciles et ceux qui refusent de se laisser berner par ce cinéma prétentieux et désuet. »

  3. Bonjour Aymeric,

    Merci pour ces commentaires ! L’élistisme et le ton condescendant de cette libé mob est en effet particulièrement détestable.

    Il m’aura fallu une bonne quinzaine d’années de lecture assidue de libé pour comprendre qu’il n’était finalement pas obligatoire de s’infliger cela.

    Merci pour le lien j’y vais de ce click.

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