Portrait de l’artiste en netocrate

netocrates 

On a déjà parlé de Alexander Bard. Il fait aujourd’hui (quoi, le mois dernier) la une de Chronicart – les éditions web et papier – dans le cadre de la traduction et de sa publication en France de l’essai qu’il a co-rédigé avec Jan Söderqvist : Les Netocrates.

Les deux suédois avancent ici leur théorie : nous entrons dans une nouvelle ère qui signe la fin de l’ère capitaliste : la nétocratie. Leurs réflexions sur la société, les technologies, le culture occidentale, le marxisme, la bourgeoisie ou encore l’humanisme sont radicales et rafraîchissantes. Et résonnent d’un écho particulier pour ceux qui, comme moi, sont fascinés par l’influence grandissante des technologies de la communication sur notre société, sa fluidification et sa plus grande transparence.

Selon eux l’âge de l’information sera transparente, implacable, ultra-matérialiste, sera l’ère de la méritocratie et mettra un terme à l’hégémonie de la bourgeoisie capitaliste conservatrice et sa croyance en l’humanisme. Extraits de l’entretien paru dans le numéro #42 du magazine et publié aujourd’hui en ligne. Etes vous un nétocrate ? Pour le savoir ..

(Profitons en pour saluer le magazine culturel, le premier ayant mis les cultures électroniques au coeur même de leur ligne éditoriale, bien avant les Khâgneux Inrocks ou même les branchouilles rigolos de Technikart. Un double salut même vu qu’ils ont grandement contribué à la publication d’une oeuvre chez nous 8 ans après sa sortie, en mettant en contact les auteurs avec l’éditeur Leo Scheer).

Sur les intellectuels français et les raisons d’une traduction 8 ans seulement après la parution originale de leur essai :

Il semble que la France n’ait pas montré beaucoup d’intérêt pour nos études futurologiques et sociales. Sans doute parce que seule la vieille génération d’intellectuels français – Jacques Derrida, par exemple -, pour qui il est difficile d’apprécier correctement quelque chose de vraiment nouveau, était encore récemment sous le feux des projecteurs.

Sur l’identification des nouvelles manières d’appréhender la société :

Pour comprendre le monde d’aujourd’hui, nous nous intéressons davantage à l’usage et à l’implication sociale des nouvelles technologies de l’information et des nouveaux gadgets interactifs chez les écolières coréennes ou les pêcheurs du Sud de l’Inde que sur les vieilles références que tout le monde ressasse (…) L’Europe est aujourd’hui extrêmement conservatrice et complaisante. Cela va demander de gros efforts aux Européens pour comprendre ce qu’est la véritable radicalité du XXIe siècle.

La politique en France :

Le changement n’est jamais bon pour la vieille élite en place. Mon avis est que la France est un pays très polarisé où il existe d’un côté une « gauche » vraiment conservatrice qui ne rêve que d’un statu quo éternel et, de l’autre, des pouvoirs plus pragmatiques qui se rendent compte que le chauvinisme réactionnaire n’est plus une option aujourd’hui pertinente.

La fin des nations :

C’est toujours un sujet sensible en France, et ce n’est pas bon signe. La nostalgie nationaliste est quelque chose de tellement dépassé ! Aucune Nation ne peut aujourd’hui fonctionner comme une marque. Nous avons trop perdu de temps avec ces inepties. (…) Que vous aimiez votre pays ou que vous souteniez farouchement votre équipe nationale de football, peu importe : la politique nationale est devenue une charade insensée.

La technologie et l’histoire :

Le fait de voir dans la révolution interactive l’innovation technologique la plus profonde depuis l’imprimerie – souvenez-vous que l’importance de l’imprimerie a tout autant été sous-évaluée par les historiens et les philosophes à l’époque – était quelque chose de très controversé dans les années 1990. Ce n’est presque plus le cas aujourd’hui : l’idée que la technologie conduit l’histoire et non l’inverse est devenu une réalité communément admise.

L’hystérie autour des applications de réseaux sociaux :

Le fait de voir dans la révolution interactive l’innovation technologique la plus profonde depuis l’imprimerie – souvenez-vous que l’importance de l’imprimerie a tout autant été sous-évaluée par les historiens et les philosophes à l’époque – était quelque chose de très controversé dans les années 1990. Ce n’est presque plus le cas aujourd’hui : l’idée que la technologie conduit l’histoire et non l’inverse est devenu une réalité communément admise.

La nétocratie comme fin du capitalisme et de son bras armé, la puissance médiatique :

Définitivement, le conflit entre l’establishment des médias, qui contrôlent les gens via des médias de masse – ce que font notamment les politiciens et le secteur médiatiques depuis 300 ans – et les netocrates, dont l’objectif est de maintenir et d’encourager le partage du pouvoir à travers le dialogue, seul moyen de gagner des galons dans la société interactive.

La compétence à trier les informations, clé du succès en nétocratie, plutôt que le savoir :

Savoir trier l’information est bien plus important et déterminant que de savoir la créer. Etre capable de dire ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas, voilà la clé du succès ! (…) Certaines personnes ont cette capacité, d’autres pas, et c’est ce qui fait de cette compétence quelque chose d’extrêmement précieux. Ce talent est la marque du vrai nétocrate : le trop-plein d’information va devenir un très grand problème et la capacité permettant de donner du sens à ces torrents d’informations sera hautement convoitée. Le savoir traditionnel, tel qu’on l’enseigne dans les universités, sera accessible pour tous en quelques clics, ce ne sera donc plus utile d’investir dans ce domaine.

L’avenir de la gauche sous la nétocratie ?

Le pragmatisme radical ! Michel Foucault avait raison quand il disait que nous allions entrer dans un âge deleuzien. Le pragmatisme radical de Gilles Deleuze – la gauche spinozisto-nietzschéenne que représentait Deleuze, face à l’ancienne gauche marxiste – est l’idéologie politique radicale de l’avenir. C’est pour cela que nous sommes fiers de dire que nous marchons dans les pas de cette tradition française. La gauche a désespérément besoin d’un nouveau paradigme. L’histoire a prouvé que Marx avait tort sur presque tous les points. Dès que les « ouvriers » prennent le pouvoir, vous obtenez tout aussi vite une nouvelle élite qui se met à oppresser le peuple qu’elle était censée libérer. Le nouveau paradigme doit être darwinien, et je suis sûr que ni Deleuze ni Foucault ne s’opposeraient à cette vision.

La fin des utopies et l’avènement de l’ultra matérialisme :

Les croyances religieuses sont aujourd’hui de plus en plus des phénomènes de sous-classe. Ce sont les personnes qui sont laissées à la traîne de la société contemporaine qui se raccrochent encore désespérément à des croyances religieuses, parmi lesquelles on peut ranger l’humanisme, la religion bourgeoise par excellence. Aucune des idéologies totalistes n’a sa place et ne trouvera d’écho dans la netocratie. La vision du monde netocratique est formidablement matérialiste et moniste. Nous évoquons en détail cette question dans nos prochains livres en proposant l’idée d’un « ultra-matérialisme ».

Sur les consomtariens, les grands perdants de la nétocratie :

Les consomtariens seront obsédés par l’idée de la « réussite bourgeoise », tout du moins dans un futur proche. Parmi ces symboles, rien n’est plus attirant qu’une célébrité instantanée et répandue. Si les consomtariens chérissent les anciens symboles de pouvoir, c’est tout simplement parce qu’ils ne comprennent pas les nouveaux (…) L’idée n’est pas que tout le monde soit célèbre pendant un quart d’heure, mais que tout le monde soit célèbre tout le temps dans sa tête. Nous voici au cœur du consomtariat, de ce qui constitue sa principale obsession. Vous pouvez parler d’une démocratisation de la célébrité, si vous voulez ; personnellement, j’y vois plutôt une dévaluation de la célébrité. Pour le nétocrate, l’intérêt est simplement d’être reconnu par ses pairs.

Sur les dividus, concept Deleuzien et visages multiples du netocrate skizoïde :

Nous avons abandonné l’idée de cultiver une personnalité unique et solide ; nous essayons plutôt de cultiver et de combiner le maximum de personnalités distinctes qu’il est possible d’héberger dans un même corps. D’abord parce que comme tout le monde, nous y sommes contraint par la société contemporaine ; ensuite, parce qu’il faut bien admettre que nous trouvons l’idée totalement enthousiasmante.

L’avènement de la méritocratie et la fracture numérique :

Je pense que l’écart peut se creuser, comme vous le dites, mais selon des raisons connectées à cet élément qui se développe et qui se nomme la « méritocratie ». Ce qui entraîne un haut degré de mobilité sociale, ce que la plupart des gens entrevoient comme étant positif. Si vous avez du talent et travaillez dur, vous allez grimper des échelons de classe et être absorbé par l’élite

Les nétocrates et la politique :

Les nétocrates sont ceux qui proclament aujourd’hui vivre dans un monde « post-politique » ou « post-idéologique ». Evidemment, c’est un non-sens absolu puisqu’un monde qui compte de plus en plus de divisions de classe et de plus en plus d’interdépendance n’est rien d’autre qu’une société politique et idéologique. Cela dit, les nétocrates n’ont pas tort, dans le sens ou la « vieille politique » et les « vieilles idéologies » sont mortes.

Les losers de l’age de l’information :

Les plus gros perdants de l’Age de l’Information ne sont pas les gens démunis des pays pauvres, bien au contraire : avec le changement que nous annonçons, ceux-ci ont tout à y gagner. Les plus gros perdants seront ces hommes au chômage de l’Europe occidentale, comme je l’ai dit plus tôt. Ils n’ont aucun talent qu’ils pourraient vendre à un quelconque prix, ils sont condamnés à une vie qui n’a pas de sens. La vieille division Nord / Sud appartient au vieux paradigme capitaliste et ceux qui en parlent encore sont soit des personnes qui ne voyagent pas assez, soit des gens qui ont un intérêt à ce que cette idée survive, à préserver le cliché. Ils sont nombreux bien sûr, et ce sont de futurs perdants.

Pour lire l’entretien intégral, c’est ici.

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12 comments

  1. Il semble normal qu’en tant que membre de cette vieille et bientôt exsange bourgeoisie, je sois un peu réticent envers certains concepts avancés dans cet entretien.

    Toutefois, cette idée qui consiste à faire de la compétence dans le domaine de la sélection d’informations pertinentes, “le” critère fondamental de la réussite, fut-elle non “consomtarienne”, dans les années à venir, me semble très bien observé.

    Je vais donc me procurer rapidement ce bouquin afin de frissonner un peu plus devant ce changement de paradigme annoncé.

  2. Salut Joseph,

    Les bourgeois exsangues, de droite comme de gauche, ne sont pas ménagés par ici mais demeurent les bienvenus.

    Merci pour ton commentaire. Il s’agit d’un bouquin fascinant sur lequel je reviendrai vous proposer une synthèse d’informations pertinente tantôt.

  3. Ma bourgeoisie n’est pas ici revendiquée mais constatée. Je ne suis pas un fervent partisan du sentiment de honte que certains ressentent à être issus de ce milieu, aussi hétérogène fusse-t-il, je n’en éprouve également aucune fierté.

    Ni cryptobourgeois, ni panbourgeois.

    Ce n’est donc pas pour mon rang que je m’inquiète, faisant d’ailleurs désormais plutôt partie des “déclassés”.

    Je me demande juste si ces deux hommes ne sont pas trop “optimistes” quant à la chute des vieilles croyances/idéologies et si ils évoquent le temps qui leur semble raisonnable pour voir se réaliser tout ou partie de ces analyses…

  4. J’apprécie particulièrement ta conception détachée de ton statut. A savoir constatée, plutôt qu’affichée ou honteuse.

    Leur vision de la chute des vieilles croyances n’est à mon sens pas un voeux pieux mais une conclusion de ce qu’ils obervent.

    A savoir qu’avec l’avènement de la “révolution interactive” c’est la technologie qui guide l’histoire et non plus l’inverse. Et que ces bouleversements engagés sont extrêmement rapides, profonds et irrévocables.

    Dans leur livre ils avancent aussi la théorie suivante : la bourgeoisie étant la classe dominante, celle ci n’aspire qu’à une chose : la stabilité, le statu quo. Ceci trouve un écho particulier à mon sens dans notre société stratifiée ou 2 blocs monolithiques campés sur leur position s’affrontent en permanence, ne souhaitant finalement qu’aucune chose ne bouge.

    Je suis tout comme eux très optimiste sur la capacité de ces outils de communication à contribuer à une plus grande fluidité et transparence de notre société. Et de fait à ébranler des pans entier de la bourgeoisie dont le pouvoir réside dans le contrôle de l’information. Pour ceux là, ça va être dur.

  5. J’ai terminé ce livre. Brillant. Mais, comme dans toute projection, le futur peut réserver encore bien des ajustements et des contre-feux puissants. Puis, j’ai tout de même noté une ou deux incohérences-ce qui n’est pas énorme il faut le noter-

    Bref, je pense qu’on va souvent reparler de ce livre dans les années à venir.

  6. encore en plein dedans. dans la partie sur les bio-technologies, le génôme humain et les digressions deterministes. Determinisme auquel j’adhère largement, le merveilleux “Mon Oncle d’Amérique” de Resnais ayant été à ce sujet une révélation.

    J’aime beaucoup ce ton radical que d’aucun peuvent trouver peremptoire voir arrogant. le style reste très lisible et accessible, j’apprécie l’effort fait dans ce sens – une qualité rare par chez nous.

    Je prépare un florilège des meilleures citations … quelques unes sont epoustouflantes.

  7. J’apprécie également le manque de précautions oratoires et l’absence totale d’enrobage politiquement correct. Ils proposent une analyse, une projection, ils n’ont pas à s’en excuser. (je n’ai pas eu l’impression que la société dépeinte, apparaisse comme un “souhait” de leur part)

    Je suis certain que lors de leur première édition -ils le soulignent d’ailleurs en préface- ils savaient pertinemment quels passages et quelles refléxions allaient prêter flanc à la critique. Ils n’ont cependant pas cherché à édulcorer le propos. J’apprécie. D’autant plus que la volonté de cet ouvrage n’est pas de “provoquer” le bourgeois pour le seul plaisir de la provocation. Il y a bien une vision cohérente derrière ce livre.

    Petit bémol concernant l’accessibilité et la lisibilité : le “diagramme du pouvoir mobiliste” et la “pyramide des réseaux”, sont des illustrations/schémas totalement superflus qui n’apportent absolument rien à la compréhension du propos (en ce qui me concerne, le diagramme mobiliste m’a d’ailleurs plus embrouillé l’esprit qu’autre chose)

  8. C’est très juste : il ont un style froid comme une lame de rasoir. Ils sont aussi d’une lucidité prodigieuse.

    Ils parlent par exemple d’économie de l’attention en 2000 (date de la rédaction de ce livre) qui se trouve être aujourd’hui le nerf de la guerre de services en ligne.

    J’ai quasiment terminé (c’est laborieux je sais) et je reviendrai avec les extraits les plus marquants.

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