Les lectures du lagon

Bon je vais pas en faire une thèse non plus mais lire sur la terrasse en bord de lagon est une sensation intellectuo-sensorielle qui confine à la béatitude.

Alexandre Adler – J’ai vu finir le monde ancien

Commençons donc par J’ai vu finir le monde ancien réflexion geopolitique d’Alexandre Adler. Il s’agit ici pour l’auteur de faire un état des lieux au lendemain du drame du 11 Septembre.

Fort de son etourdissante connaissance du moyen orient, Adler passe en revue tous les acteurs majeurs des conflits du moyen orient et évoque à la fois la situation du monde au lendemain de ce drame et sa lente maturation en s’appuyant sur l’histoire tumultueuse de cette région du monde tout au long du XXeme siecle.

C’est assez fascinant meme si on peut remettre en cause la pertinence de ces visions (ecrit en 2002, ce livre mise sur une accelaration du processus democratique en Iran, ce qui ne s’est pas avéré très juste).

Ce qui m’a un peu gené, comme très souvent avec les prises de positions d’intellectuels d’origine juive de notre pays, c’est qu’il n’indique pas d’où il parle (comme dirait Bourdieu) : cela permettrait de comprendre plus facilement ses prises de positions plutôt pro-israeliennes, positions tout à fait légitimes et honorables par ailleurs.

Pour conclure, j’ai juste trouvé ça dead cool de lire un bouquin avec une photo des tours jumelles durant les 20 heures du trajet avec Air Tahiti Nui, compagnie que je recommande vivement, surtout depuis qu’un certain nombre de membres d’équipage a été arreté pour traffic de drogue.

Bref : recommandé si vous envisagez d’envahir l’Irak.

Tania de Montaigne : Tokyo c’est loin

Du girlie pur jus (c’est madame qui a acheté les bouquins avant le départ) par la ravissante Tania de Montaigne (ce nom tout de même, hein). L’histoire d’une jeune femme métis abandonnée par son chéri qui décide de partir à Tokyo sur les traces de son père. Celui-ci a disparu une trentaine d’années auparavant dans un accident lors du vol Tokyo-Paris.

On navigue aux alentours de l’auto-fiction sans (dieu merci) jamais n’y sombrer vraiment. Un humour féroce et une distanciation bienvenue qui évite la complaisance sans pour autant dissimuler la douleur.

Beaucoup de tenue et de nerf dans l’écriture de Tania de Montaigne, beaucoup de lucidité dans les relations fille-garçon et, ce que j’ai particulièrement apprécié, une sorte de candeur détachée lors de la description de la vie à Tokyo.

Tokyo se prêtant parfaitement, dans sa verticalité, à la description de failles temporelles de l’existence, un peu comme dans le remarquable Lost in Translation de Sofia Coppola.

Recommandé s’il vous manque une ou deux phalanges à la main droite.

Tavae : Si loin du monde

L’histoire de ce pêcheur tahitien, Tavae, qui, après la panne du moteur de son bateau au large de Moorea, a dérivé durant 120 jours pour parcourir 1200 kilomètres jusqu’aux iles Cook. Bon je vous le dis tout net : c’est pas avec ça que vous allez emballer de la petite au Café Flore ou au Baron.

En revanche, c’est peut-être ce type d’ouvrage, un peu comme ceux d’Alexandre Jollien , qui procure une grande fierté à l’idée d’appartenir à l’espèce humaine.

Le livre n’a pas été rédigé par le pêcheur (qui ne parle que très peu français) mais par Lionel Duroy, journaliste, qui l’a longuement interviewé. Le style peut paraitre un peu pompeux, parfois hystériquement naturaliste mais en même temps, seul face au Pacifique durant 120 Jours, je suis certain que même Jean Philippe Toussaint ou Jean Echenoz auraient ce type de faiblesse.

Bref un vrai voyage spirituel, pétri de foi en Dieu et la nature. Bouleversant.

Recommandé si vous envisagez de traverser le Pacifique Sud en skate.

Muriel Barbery : l’Elégance du Hérisson

Un succès de librairie qui agace beaucoup les milieux intellos (en meme temps un type qui cite Proust dans toutes ses chroniques dont celle du dernier Tarantino, hein, faut pas attendre de la mansuétude). Du girlie encore.

Rapidement : Muriel Barbery est une prof de philo qui met en scène dans ce roman une concierge qui se fait passer pour aussi insignifiante que les concierges telles qu’elles sont dans l’inconscient collectif. Il s’agit bien entendu de dissimulation : Renée (le personnage) est une autodidacte éclairée, éperdue de Tolstoï, du cinéma de Ozu et de la culture japonaise en général, ou encore des natures mortes des maîtres flamands.

Roman a deux voix : celle de la concierge donc et d’une des jeunes residentes de cet immeuble Haussmanien du 7 rue de Grenelle, où officie justement la concierge : Paloma. Narration rythmée (nombreux chapitres) et concise (ces derniers sont courts) qui contribue au plaisir de la lecture.

Il y a plusieurs choses qui m’ont plu dans ce livre :

  • les chroniques du mouvement du monde (par Paloma) et ces analyses de la gestuelle de certains des protagonistes, analyses et descriptions à la précision compulsive (j’ai moins aimé leur conclusion un peu définitive).
  • Comment l’auteur s’evertue, avec ce même soucis de clareté confinant à la maniaquerie, sans que cela ne soit jamais laborieux, à expliquer les penchants artistiques psychologiques ou névrotiques de ces personnages.
  • la description de l’abandon conscient et/ou inconscient des personnages aux codes et exigences souvent ridicules de leurs classes sociales et le caractère irrévocable de nos appartenances à ces classes. Cette espèce de fatalisme désabusé devant le caractère eminemment déterministe de la société Française, a retenti d’un écho particulièrement vif durant cette lecture.

Toutefois, si ce déterminisme s’applique à la société Française, en particulier à la grande bourgeoisie du VIIeme Parisien, je ne suis pas d’accord pour étendre sa généralisation à l’ensemble des sociétés du monde occidental. Cette tendance hexagonale et particulièrement parisienne, à faire de Paris le centre du monde, le révélateur de la Vérité universelle agace un peu lorsqu’on a un peu vécu à l’étranger.

Dès lors le pessimisme de l’extra lucide Paloma (qui évoque immanquablement la Muriel des Chroniques Menthe à l’eau) se retrouve un peu trop définitif et plombé.

On pourra aussi regretter la fin et son coté sur-signifié, ou encore le caractère necessairement assexué des hommes biens, caractère que l’on retrouve fréquemment dans la littérature de femmes écrivains.

Recommandé vivement toutefois pour emmerder nos chroniqueurs libérés, leur elitisme snob, leur disqualification systématique du non subversif et du populaire (cette merveilleuse hypocrisie de la critique de gauche) et leur recherche compulsive d’intentions démagogues dans des oeuvres qui parlent de et à des gens normaux.

(cf l’article dédié à la chronique malhonnête de Judith Bernard sur le livre.)

Francois Weyergans : Trois Jours Chez ma Mère

Bon le Goncourt 2005 de François Weyergans : Trois jours chez ma mère. Me rappelle un autre Goncourt bidon (Ingrid Caven). Alors voilà à peu près tout ce que je déteste en littérature : un auteur qui s’astique la nouille en badigeonnant de pathos, de name dropping inconséquent et de psychanalyse boursouflée les affres de l’écriture et les difficultés d’un écrivain à accoucher d’un bouquin pourri.

Degré zéro de la composition littéraire : la mise en abyme (comme dirait les inrocks). Et ici on est servi : le livre raconte l’histoire d’un auteur Francois Weyerschmitt) qui écrit un livre sur un auteur (François Weyermann) qui écrit un livre qui s’appelle Trois jours chez ma mère. Livre gigogne donc mais l’accumulation de livres vides ne forme jamais qu’un livre vide.

Souvenirs eveillés par la visite de maison familiale + mise en abîme = diffraction des évènements -> motifs pour égrenner des fantasmes sexuels (toujours avec des blondes, souvent d’Europe du Nord, dans des palaces ou à Venise, attention c’est du lourd), se disculper par l’aveu et la conscience (un peu comme chez Beigbeder) de sa lâcheté à l’endroit de sa femme, de ses filles, de ses maîtresses, de ses éditeurs et de sa reum, donc. Aucune dignité.

Autre élément détestable : les tombereaux de références culturelles jetées en pâture au lecteur pour s’octroyer une carrure littéraire que le livre en lui même peine à donner (“Pruneau le chien aimait particulièrement qu’on lui lise Apollinaire”). Ou encore : ce narrateur qui ne nous épargne surtout pas les rencontres avec les thésards des quatre coins du monde bûchant sur son oeuvre.

Une sensation de bâclé en particulier avec les dialogues qui ne sont qu’indirects (“elle me dit qu’elle ceci” “je lui dit quelque chose au sujet de cela“). En gros : on ne va pas s’emmerder à chercher comment parlent ou pensent les personnages car les personnages on s’en tape : seuls importent à l’auteur son nombril et l’appendice situé 15 cms dessous.

Les seules bribes de dialogue consenties à ces personnages périphériques sont des phrases définitives dont le sujet est immanquablement le narrateur, à l’image de celle de sa compagne, qui ouvre le roman de fort Sollersienne façon. Autre exemple merveilleux : “Nous fîmes l’amour pendant une semaine 5 à 6 fois par jour, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps. Tu te débrouilles très bien me dit-elle.”

Et puis il y a ces phrases dont on met 3 pages à se remettre : “Je me remis alors à écrire, comme un dieu ou tout au moins comme un prophète”. Ah ! le ridicule de ce reflexe bien français consistant à déïfier l’écrivain, reflexe hérité de la révolution et de la radiation du roi et de dieu de l’espace public, icônes alors remplacées par les Lumières. Bref : je m’égare

Pour couronner le tout, les inévitables références pachydermiques à la psychanalyse. Bref à côté Angot c’est Jorge Luis Borges : en s’appliquant on n’aurait pas pu écrire une caricature de l’auto-fiction plus probante et hilarante.

Je recommande donc de lire, relire et relire encore La Littérature sans estomac de Pierre Jourde pour arrêter la complaisance avec ce genre de losers.

Malheur à la création dépourvue d’humour disait l’immense Vladimir Nabokov. En France l’autre nom du malheur c’est Goncourt.

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